Proposition de localisation de l'ancien cimetière de la chapelle Sainte-Radegonde d'Angoulins


Aujourd'hui noyée dans l'urbanisation, une ancienne chapelle, dédiée à Sainte-Radegonde et édifiée au XIIe S, demeure, pour ainsi dire, méconnue du grand public. Même pour le curieux, la littérature demeure assez indigente[1] sur l'existence de cette dépendance du prieuré Saint-Gilles de Surgères.
Au demeurant, le site figure bien sur la carte archéologique, notamment grâce à l'intérêt que lui ont porté des érudits comme Pierre Clion (qui évoqua l'édifice dans ses "itinéraires archéologiques"[2]), Jean Métayer[3], Yves Blomme[4] ou encore quelques autres. Au dossier de la DRAC, figurent aussi les deux petites campagnes de relevés et mesures dont la chapelle a fait l'objet : l'un mené dans les années 1980 par Marc Briand, Christian Costes et Daniel Orgerit, et l'autre en 1996 par deux étudiantes Fathia Al Fakery et Florence Ally[5] .
Nous devons le seul écrit documentant un peu le site - article peu connu[6] - à Jean Joguet qui tenta de dresser un historique et une description des lieux, et dont nous vous rapportons ici quelques passages : (...) Le visiteur qui arrive à Angoulins par la route de La Rochelle est surpris par l’aspect d’un bâtiment élancé qui lui rappelle, malgré les deux étables adjacentes, quelque chapelle moyennâgeuse. Proche du cimetière actuel, au milieu d’un vaste enclos, cette construction se remarque aisément. Mais combien d’habitants d’Angoulins savent qu’il y avait là un prieuré et une chapelle dépendant de l’antique maison hospitalière de Saint-Gilles de Surgères ? En 1009, le comte de Poitou fondait à Surgères un prieuré qui devenait à la fin du même siècle, grâce aux libéralités de Guillaume IX, duc de Guyenne et comte de Poitou, la “maison aulmosnière de Sainct Gilles”, un des hospices les plus importants et les mieux dotés de toute l’Aquitaine. Ce furent sans doute les mêmes ducs qui, au XIIe siècle, donnèrent au prieuré de Surgères les biens qui devaient former le “membre” Sainte Radegonde d’Angoulins.
Angoulins, alors, était florissant ; les marais salants, la vigne... étaient en pleine prospérité depuis le Xe siècle. (...) Au carrefour de la route de Châtelaillon à La Rochelle et du grand chemin saunier qui s’en allait vers Surgères, le prieuré Sainte Radegonde était bien placé pour remplir son rôle d’hospitalité.
Ses origines sont bien obscures. Pourtant, dès la fin du XIIe siècle, il y avait une chapelle. En 1246, le “grand feu de Sainte Raagon” est inscrit au Terrier du Grand fief d’Aulnis pour des cens dus au frère de Saint Louis, Alphonse, comte de Poitiers. Dès le début, il y eut donc pour le prieuré une attribution de bien et de revenus qui le rendit capable de subvenir aux besoins  pressants des voyageurs indigents. 
Il aurait été vraiment intéressant de pouvoir dire comment l’hospitalité fut faite pendant ces premiers siècles et au cours de la Guerre de Cent Ans ; malheureusement, rien n’a été écrit à ce sujet (...) Et pourtant, après ces cents années de misère, les maisons hospitalières ne se relèvent pas ; elles semblent avoir perdu la notion de leur rôle bienfaisant ;  la grande lumière du Moyen-âge est éteinte et il faudra attendre le XVII°siècle pour retrouver, du moins dans les villes, le grand élan de charité dû à “monsieur Vincent”.
Cependant, le prieuré et la chapelle Sainte Radegonde subsistaient, n’ayant subi, au cours des guerres, aucun dommage apparent. Le rôle hospitalier semble terminé ; c’est un prieuré composé de deux chanoines séculiers qui administrent ses biens et parfois donne son aide au ministère paroissial. plus de cinquante articles sont inscrits aux registres des biens immobiliers du prieuré : marais salants, terres, vignes, maisons...
Même, les prieurs étaient riches : Mathurin Fourestier ;, Jehan Maulhi qui, en 1530, arrente une maison et des terres à un clerc de la paroisse. Puis c’est la décadence en ce XVIe siècle où les guerres civiles et religieuses font rage ; les prieurs ne résident plus et afferment les revenus de leurs prieuré à des laïcs. En 1563, Thomas Socquet, prieur résidant à Puyraveau, afferme les revenus de Sainte Radegonde à Jehan Cartault, procureur au présidial de La Rochelle.
En 1590, le prieuré tombait même entre les mains d’un laïc, François de Benac sieur de Clairac et seigneur du “Gros Sainte-Radegonde d’Angoulins” ; il afferme pour trois ans à Jehan Ladignac, bourgeois de La Rochelle, les revenus soit “en le temple ou la chapelle, jardins, marais salants...” pour une somme de 24 écus sol. payable le premier novembre de chaque année.
A Surgères, à cette même époque, une crise semblable entrainait la disparition des chanoines de Saint-Gilles. Le 29 juillet 1600, Charles de Fonsèques, sire de Surgères, transfère la “maison aulmonière” et toutes ses dépendances, aux Minimes de la province de Tours, fondés au XVe siècle par saint François de Paule. Sous leur ferme administration, Sainte Radegonde d’Angoulins reprend vie, mais ce n’est plus qu’une succursale jalouse de ses revenus et prérogatives ; le temporel est bien administré, la juridiction s’exerce sur le fief seigneurial, mais comme le fait remarquer la visite pastorale du 10 août 1631, dans la chapelle, il n’est fait aucun service.
Décadence qui n’a fait que s’accentuer jusqu’au jour où les demoiselles Personnat ont permis, pendant que l’église paroissiale se voûtait, à Jésus de redescendre quelques fois dans ses murs.
(...) En 1796, la chapelle était vendue comme bien national au citoyen Jean Laurent, maître de barque à La Rochelle, pour 1361 francs. Somme dérisoire, alors que l franc-assignat perdait chaque jour de sa valeur. Mais à quoi pouvait-elle servir cette chapelle ? Hangar ou chai comme le propose l’expert dans son procès verbal. Jean Laurent était d’ailleurs propriétaire des terres environnantes et avait la servitude d’entretenir un chemin de trois pieds pour y accéder.
“Ancienne chapelle de neuf toises de long de d’hors en d’hors, quatre toises de large idem ; en dedant, sept toises trois pieds de long, et deux toises cinq pieds six pouces de large, ce qui donne environ trois pied trois pouces d’épaisseur de mur. ayant en outre douze piliers de renfort en d’hors sur toutes les façades de dix-huit pouces d’épaisseur et de trente pouces de large revêtu en pierre de taille de marée. Laditte chapelle voutée en petits moellons taillés, ayant du pavé de laditte chapelle à la clef de voûte de vingt-neuf à trente pieds de hauteur ; le tout couvert de tuiles. L’élévation en d’hors, de vingt-quatre pieds d’élévation au carré, et nous estimons qu’elle doit avoir six pied de terrain tout autour ; le tout bâti à chaux et sable, surmonté d’un petit campagnaud sans cloche ; partie des murs dégradés et sur la couverture un grand quart des tuiles cassées..."
En 1796, la situation n’est point brillante, mais cela devait durer depuis longtemps. Par la suite cette construction fut déparée par l’adjonction de deux étables sur ses côtés ; aussi, comme elle nous semble lourde aujourd’hui, cette chapelle Sainte Radegonde, pauvre oiseau rivé à terre par deux ailes dont elles n’a jamais voulues. Et puis ce petit campagnaud qui est tombé.
Malgré tout, l’extérieur est encore remarquable. (...) La façade, épaulée par deux contreforts, est percée d’un portail en arc brisé ; un cordon d’étoiles entoure la voussure. Sous le pignon, il y avait une fenêtre longue ; il n’en reste qu’une petite ouverture sous le plein cintre et une grande fenêtre élargie à la base. Les murs latéraux sont renforcés par huit contreforts surmontés d’une corniche posées sur trente-six modillons en cavet. Le chevet, droit, est épaulé par deux contreforts et percé d’une longue fenêtre plus large que celle de la façade dont ne subsistent que deux ouvertures sous l’arc et la base. Tous les contreforts se terminent par deux légères retraites ; l’appareil des murs est moyen. (...) A l'intérieur, près du chevet à droite, sont juxtaposées deux niches servant de crédences ; elles sont moulurées de roses et autres ornements dégradés; non loin, une porte en arc brisé s’ouvre vers l’extérieur. Deux fenêtres ébrasées qui n’ont sans doute jamais été complètement ouvertes, se remarquent sur les murs latéraux. La voûte en petit moellons est un cintre brisé, supporté par une imposte. L’appareil est moyen en pierres fossilifères assez grossièrement taillées et revêtues de plâtre ; on y remarque par endroits de faux joints dessinés d’un trait brunâtre. (...)

En 2013, du 22 au 24 avril, l'INRAP[7] a mené une intervention archéologique avec pour objectif de vérifier la présence d’éventuels vestiges en relation avec la chapelle. Cette opération, dirigée par l'archéologue Séverine Magès, s'est déroulée sur un terrain d’une superficie de plus de 4 800 m², mais, en dépit de la tradition orale rapportant l'existence de sarcophages et d'ossements dans l'environnement immédiat du bâtiment religieux, les six sondages réalisés lors de ce diagnostic, dans la partie orientale du site, n’ont pas permis de confirmer la présence d'un cimetière conventuel.
Aujourd'hui, après avoir pu collecter un certain nombre de témoignages intéressant notre histoire locale nous pensons être en mesure de proposer une localisation plus précise de la zone des sépultures. En effet, il nous est parvenu l'existence d'un acte daté de la seconde moitié du XVIIIe siècle mentionnant "le cimetière du prieuré Sainte-Radegonde à Angoulins". Ces mots devaient aussitôt éveiller notre attention puisque nulle part à notre connaissance dans les archives n'apparaissait encore une telle mention. Mais, pour en savoir plus, il nous fallait retrouver l'acte original. Sans indication de notaire, ni même de date précise, la tâche paraissait ardue... Nous avons alors entreprit de dépouiller les registres du contrôle des actes[8] en remontant le temps à partir de 1750. A force de patience, nous avons pu repérer[9] un acte enregistré comme suit : "Baillette par les Minimes de Surgères à demoiselle Jeanne Angélique Préjan Delabarre d'une maison et domaines à Angoulin pour 93 livres par an passé par devant maitre Fleury notaire à La Rochelle le 13 septembre 1747".
Bien malheureusement, pour notre enquête l'acte ne figure plus aujourd'hui ni au registre ni même à la liasse de l'année et du notaire en question et dont les archives sont aux Archives départementales de la Charente-Maritime.
Croyant notre enquête terminée, nous avons alors fait preuve d'une incroyable chance en réussissant à mettre en relation dans nos bases informatiques la date retrouvée pour l'acte avec celle d'un document encore non exploité après sa collecte par l'association d'histoire d'Angoulins : en l'occurrence, une copie manuscrite de la grosse de l'acte conservée elle même dans le dossier familial des familles Ferrand, Laurent et Personnat.
C'est ainsi qu'à la lecture de cette transcription, nous apprenons alors que François Delacombre, religieux, mandataire des pères Minimes seigneurs et propriétaires des fiefs et seigneurie de Sainte-Radegonde en la paroisse d'Angoulins, passa cette transaction devant le notaire Fleury avec la demoiselle Jeanne Angélique Préjent-Delabarre concernant ces biens à Angoulins. Dans le détail, la baillette[10] évoque une maison "très vieille en ruine de quatre pièces basses et trois hautes avec un four et droit de faire pâte, un jardin et une ouche", trois casserons de terre "étant l'ancien cimetière", une autre terre contenant un demi casseron et joignant la chapelle, ainsi que trois pièces de marais salants. Charge à l'acquéreur, de réserver dans la maison une chambre haute destinée à la juridiction de la seigneurie pour les assises des tenanciers du prieuré, de faire dire chaque année quatre messes en la chapelle (une à la fête de la Sainte Radegonde, trois au cours de l'année), de fournir treize boisseaux de gros sel à la Saint-Michel (dont un pourra être de sel fin) ainsi que 80 livres de rente foncière.
Pour notre archéo-histoire angoulinoise les confrontations existantes dans l'acte sont elles plus que précieuses : Voici comment sont désignés et orientés les biens de l'acte: Concernant la maison en ruine, le jardin inculte et l'ouche de 3 casserons :
- orientations de la maison et jardin :  au Septentrion, la chapelle ; à l'Occident un quereux où est une route pour aller à la chapelle et terre servant de cimetière ; à l'Orient, la terre Chauvet François appartenant à la seigneurie (fossé entre deux) ; et au Midi, le chemin Angoulins à Cramahé.
- orientations des trois casserons de terre étant l'ancien cimetière : au Septentrion, le chemin du Pas des Eaux aux Tourettes ; à l'Occident le jardin des Bonfils ; à l'Orient, terre confrontée au 3eme article, chapelle, vigne du sieur Oualle ; et au Midi, petit quereux et route pour aller à la chapelle.
- orientations du demi casseron de terre joignant la chapelle: au Septentrion, la terre de la veuve Brochet et dans un coin le cimetière ; à l'Occident, 3 casserons du cimetière cités au 2eme article ; à l'Orient, terre abandonnée Loisy ; et au Midi, la chapelle.
Le quatrième article consiste en trois pièces de marais salants (8 livres) en la prise de Saint-Gilles en la paroisse d'Angoulins[11]
Les trois premiers articles de la baillette nous permettent donc de dresser un premier schéma (figure 1). Celui-ci transposé sur le parcellaire du cadastre napoléonien se calque parfaitement et c'est ainsi que nous pouvons proposer de localiser l'emplacement perdu du cimetière face à la façade orientale de la chapelle (numéro 13, figure 2). Dans l'avenir, de futures interventions préventives confirmeront peut-être toutes ces conclusions.    






[1] on ne  rencontre que de rares mentions dans les varias des sociétés savantes du XIXe et XXe S.
[2] Clion Pierre, "Itinéraire archéologique", La lettre d'Archéaunis n°7, 1993 : Depuis la rue on aperçoit cette vieille chapelle, dont le vocable indique une grande ancienneté, qui, intérieurement, a conservée sa voûte en berceau du XIème siècle. Son seul décor est constitué, dans le mur de droite, par une petite piscine liturgique du XIVème siècle
[3] Jean Métayer, "Le prieuré Saint-Romard au Vieux Chatelaillon", Revue de la Saintonge et de l'Aunis, 1998.
[4] Blomme Yves, Eglises d'Aunis, Saint-Jean d'Angély, Bordesoules, 1993, page 29 : Seule subsiste la chapelle du prieuré Sainte Radegonde, ancienne dépendance de Saint-Gilles de Surgères. Transformée en bâtiment agricole, elle se présente dans un remarquable état de conservation, ayant gardé sa voûte en berceau brisé. Edifice du XII e siècle à chevet plat d'une très grande sobriété, elle n'a pour ornement sculpté qu'une moulure en pointe de diamant au portail ouest
[5] Al Fakery Fatiha et Ally Florence, La chapelle Sainte-Radegonde d’Angoulins. FLASH, La Rochelle 1995-1996. Dossier de UV en archéologie.
[6] article exhumé et restitué dans Briand Denis (éditeur scientifique) Si Angoulins m'était conté par Jean Joguet, Angoulins, Expression-Hist, 2010
[7] Séverine MAGES, INRAP, "Diagnostic 9 rue François Personnat", BSR, 2013.
[8] Clé d'accès aux fonds notariaux du XVIIIe siècle, le contrôle permet de retracer les actes : rédigé sous forme de courts résumés donnant la nature de l'acte, les principaux contractants, les sommes engagées, la date et le lieu de rédaction, le nom du notaire concerné, le contrôle s'avère particulièrement utile en l’absence des actes eux-mêmes
[9] registre IIC 1677 f°43 verso, enregistrement du 14 septembre 1747
[10] Selon la terminologie notariale, la baillette, issue de la féodalité, est une transaction par laquelle un noble donne - à perpétuité - une terre à un particulier en contrepartie du paiement du cens, d'une rente ou autre semblable redevance annuelle. Le preneur ne peut se décharger de la baillette qu'en retournant et abandonnant le fonds au bailleur.
[11] Pièce 1 : "Les 100 aires" (5 livres 4 aires) ; orient : marais de la cure et marais de demoiselle Assailly ; occident : chenal commun qui abreuve les marais ; septentrion : marais Oualle, ruisseau entre deux, petit chemin, marais des Hospitalières de La Rochelle - Pièce 2 : "Les 40 aires" (2 livres) ; orient : Petit marais de La Fabrique ; occident : 40 aires de La Fabrique ; septentrion : bosses des marais de la dame Esprinchard ; midi : bosse commune appelée la Grande Eguille - Pièce 3 (16 aires) ; orient : marais de la veuve Lacour ; occident : marais de la demoiselle Assailly ; septentrion : bosse commune appelée la Grande Eguille ; midi : bosse de marais Reillon.








Un vol de raisin en 1782

Dans les liasses des juridictions d'Ancien Régime (conservées dans la série B des Archives départementales de la Charente-Maritime), nous relevons plusieurs affaires relatives à Angoulins. Parmi celles-ci, présentons ici une simple information judiciaire (1) faite le 25 octobre 1782 par un avocat au siège présidial de la ville de La Rochelle en l'absence des officiers de la sénéchaussée.
La requête est effectuée par un "bourgeois", demeurant au bourg d'Angoulins,  Pierre Touffreau (2). Ce dernier agit contre deux angoulinoises qu'il accuse de vol de raisins et de dégâts causés à ses vignes.
Dans sa déposition, il déclare que la veille, "sur environ les quatre heures du soir, étant à continuer ses vendanges et étant allé dans le fief des Chirats pour y ramasser du rouge, il fut singulièrement surpris de trouver dans sa vigne la veuve Bonneau (3), marchande de balais, et la nommée Bonneau dite Gruzeline (4), sa fille ainée, demeurant au dit Angoulins, qui coupaient ses raisins et les mettaient dans des basses et bazennes qui étaient sur leurs deux chevaux qu'elles avaient auprès d'elles". Alors qu'il s'approcha "elles montèrent sur leurs chevaux et s'en allèrent et emportèrent les raisins qu'elles avaient coupé". L'affaire pourrait sembler assez anecdotique mais elle est toutefois révélatrice d'une pratique clandestine installée et très préjudiciable : en ce sens, la lecture de la déposition laisse transpirer l'exaspération ressentie par les propriétaires victimes de ces vols, le plaignant affirmant pour sa part être "continuellement exposé à de semblables pertes". C'est d'ailleurs autant l'enlèvement des raisins que le dommage que font les chevaux en piétinant dans les vignes qui affecte les profits des propriétaires.

La procédure permettant la manifestation de la vérité, consistait notamment à entendre les témoins. C'est ainsi que sont recueillis six récits, plus ou moins circonstanciés, qu'il faut prendre comme autant d'angles de vue particuliers sur les événements du 24 octobre 1782 :

- Pierre Labbé, jardinier, âgé de 37 ans, demeurant ordinairement à Marennes et depuis 15 jours (5) au bourg d'Angoulins chez le sieur Touffreau, dit et dépose que "le jour d'hier sur les 5 heures du soir ayant été dans la vigne du sieur Touffreau pour y ramasser de la vendange rouge il y trouva deux femmes qui conduisaient chacune un cheval sur l'un desquels il remarqua des paniers ronds dans lesquels il y avait des raisins rouges, que les paniers étaient à moitié pleins, qu'il y avait sur l'autre cheval une paire de basennes, mais qu'il ne pu pas voir ce qu'il y avait dedans, que le sieur Touffreau qui était avec le déposant demanda à ces femmes de quel droit elles venaient vendanger dans sa vigne, qu'alors elles voulurent lui remettre les raisins et le prièrent de les reprendre, que le dit Touffreau répondit qu'il ne voulait pas les reprendre et que la justice en déciderait"

- Marie Lécluzeau (6), fille de François Lécluzeau laboureur et vigneron, âgée de 14 ans demeurant à Angoulins dit et dépose que "le jour d'hier sur les quatre heures du soir allant avec les autres vendangeurs du sieur Touffreau pour ramasser la vendange rouge, elle vit dans la vigne du dit Touffreau la veuve Bonneau avec deux chevaux sur l'un desquels il y avait une paire de basennes et sur l'autre une paire de mannequins ronds dans lesquels il pouvait y avoir environ deux paniers de vendange que la fille de la dite Bonneau était dans la vigne du sieur Seignette que Touffreau s'étant plaint de ce que la dite Bonneau venait dans sa vigne lui voler ses raisins et l'ayant menacé de la poursuivre en justice, elle le conjura de ne point lui faire de peine, lui offrant de lui remettre et de de porter chez lui le raisin qu'elle lui avait pris"

- Jean Cyprais (7), fils de Pierre Cyprais (8) laboureur à bras et vigneron, âgé de 17 ans demeurant au bourg d'Angoulins dit et dépose que "hier soir sur les cinq heures entrant dans la vigne du sieur Touffreau il y vit la veuve Bonneau qui tenait le licol de deux chevaux sur l'un desquels il y avait des bazennes et sur l'autres des mannequins ronds dans lesquels il distingua la valeur de deux paniers de raisins, qu'il vit la dite veuve Bonneau qui coupait les raisins Balzac dans la vigne du dit Touffreau et que sa fille était dans une vigne à côté appartenant au sieur Seignette, que le sieur Touffreau dit à ses vendangeurs d'arrêter les chevaux de cette femme et de les conduire chez lui, que la dite Bonneau s'y opposa de toutes ses forces et qu'on ne pu pas lui arracher le licol des mains qu'alors le dit Touffreau dit de la laisser aller, que cette femme le suivit, le conjurant de reprendre les raisins, que celui-ci n'ayant pas voulu les recevoir, elle les jeta au coin d'un mur"

- Pierre Boisseau (9), laboureur et bordier (10) du sieur Touffreau, âgé de 43 ans demeurant au bourg d'Angoulins dit et dépose "qu'étant au treuil du sieur Touffreau, il vit entrer dans la cour la veuve Bonneau conduisant un cheval sur lequel il y avait deux bazennes pleines à moitié de raisins que cette femme conjurait le sieur Touffreau de reprendre ses raisins lui offrant en outre six francs pour le dommage qu'elle lui avait causé, ce que celui ci ne voulut point accepter lui déclarant qu'il voulait la poursuivre en justice, que la dite Bonneau n'ayant pu obtenir grâce jeta le raisin qui était dans ses paniers dans la cour et se retira"

- Jean Morisset (11) laboureur, fils de François Morisset (12) demeurant à Angoulins, âgé de 21 ans dit et dépose que "le jour et heure coté par la plainte étant à environ 40 pas de la vigne de Touffreau il aperçut la nommée Bonneau et sa fille qui étaient dans la dite vigne qui se courbaient comme pour ramasser du raisin sans néanmoins pouvoir dire qu'elles en aient cueilli, qu'il vit bien les deux chevaux de la Bonneau sur l'un desquels il y avait des bazennes et sur l'autre des mannequins mais que ces chevaux étaient dans la raise qui sépare la dite vigne d'une autre à côté"

Ainsi désignées par l'ensemble des témoins la veuve Bonneau et la Bonneau dite Gruzeline sa fille sont sommées de comparaître pour "être ouies sur les faits" dans le début de novembre 1782. Malheureusement le dossier de la juridiction ne nous livre pas d'autres pièces pouvant nous permettre de documenter l'épilogue de cette histoire. En filigrane de cette affaire, les lignes de cette procédure nous auront toutefois permis d'éclairer un peu mieux, l'activité de vendanges, à Angoulins, à la fin du XVIIIe siècle. 




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Notes 

(1) ADCM, B 1771

(2)  Fils de Michel et de Suzanne Besse. Nous le trouvons bourgeois, procureur du marquis de St Pierre d'Oléron et premier huissier audiencier de la juridiction consulaire de La Rochelle. Il apparaît pour la première fois à Angoulins le 8 août 1780 lors de son union avec Marie Madeleine Désiré (1728-1783) la fille du farinier du moulin du Pont de la Pierre. Seules trois minutes notariales l'impliquant nous sont connues à ce jour : Le 12 septembre 1784, lors d'une vente de fruits sur 6 quartiers de vignes lui appartenant.  Pierre Touffreau demeure encore à Angoulins ; Le 14 janvier 1785, Pierre Touffreau qui ne réside plus à Angoulins mais rue du Coq à La Rochelle, donne des vignes en fermage à Louis Gatineau ; Le 2 mai 1786, il habite toujours à La Rochelle, quand il s'oblige envers Michel Raclaud pour la somme de 539 livres pour des labours, voyages et charrois. 

(3) Suzanne Besson (1722-1790). S'est déjà faite connaître défavorablement en 1756 pour des violences s'obligeant à la considérable somme de 105 livres de dommages et intérêts envers sa victime. Elle est âgée, au moment des faits qui nous intéressent, de 60 ans et est alors veuve depuis 6 années de Jacques Bonneau (1716-1776). Ce dernier fut bien balayeur, marchand ou faiseur de balais comme le furent aussi son père Jacques (ou Jean-Jacques) (marié à Puyravault en 1714), son oncle François (1698-1765) ainsi que son grand-père Pierre Bonneau. 

(4)  Marie Bonneau (1751-1794), alors âgée de 30 ans, se mariera douze années plus tard, juste avant de décéder, avec Jean Triaud.

(5) Il s'agit donc là d'un travailleur saisonnier, activité que l'on retrouve désignée par ailleurs sous le terme de "journalier"

(6) n'apparaît pas dans les registres paroissiaux, cette jeune fille d'une autre paroisse, doit être au service de Pierre Touffreau  

(7) (1764-1801)

(8) (1731-1791)

(9) Pierre Boisseau semble s'installer à Angoulins après 1778 mais seulement pour quelques années. Marié à Françoise Jourdain : de cette union sont issus plusieurs enfants nés à Angoulins entre 1780 et 1784. En dehors de cette fourchette, aucune trace de lui.

(10) L'acte de ferme ne nous est pas connu

(11) (1759-1805)

(12) (1736-1797)